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Non, le “travail-passion” n’existe pas (du moins pas comme on te l’a vendu)

Non, le “travail-passion” n’existe pas (du moins pas comme on te l’a vendu)

Écrit par
Jasmine Touitou
Publié le
20.11.2025

On t’a fait croire qu’en trouvant ta passion, tu ne travaillerais plus jamais ? Laisse-moi rire : c’est souvent tout l’inverse : plus tu kiff ton taf, plus tu bosses, plus tu t’oublies, plus tu t’épuises. 
Alors, certes, le “travail-passion” a des vertus, oui, mais aussi des angles morts et des dangers qu’on préfère taire.
Et j’en ai fait l’expérience.

Mon point de vue situé (sociologie sur nous !)

Je suis la fille d’une ouvrière. Une femme qui a trimé à la chaîne, de nuit, de jour, les mains abîmées par des années d’usine.
Alors forcément, quand j’ai décroché mes diplômes et que je me suis lancée à mon compte, je me suis sentie privilégiée.
Travailler depuis mon salon, sur ce que j’aime, en décidant de mon emploi du temps ? Un luxe.
Et puis, petit à petit, j’ai découvert que ce privilège-là avait une face sombre. Un peu comme ce mec qui te fait du love bombing et qui, au bout de 3 mois, commence à jeter des vases et à taper dans les murs (aled !). 
Non, ce n’était pas le bon. Et non, il n’était pas parfait. 

En 2022, je me suis effondrée.
Un vrai burn-out, celui qui te laisse sans force, sans envie, sans énergie.
Je m’étais cramée à petit feu sans même m’en rendre compte.
Toujours plus d’objectifs, toujours plus de performance, toujours plus d’ambition.
Je croyais que mon amour pour mon travail me protégerait.
En fait, c’est lui qui m’a bouffée.
Je venais de me faire avoir par le “travail-passion”.

Qu’est-ce qu’on appelle exactement “travail-passion” ?

Le “travail-passion”, c’est cette idée qu’on peut faire coïncider métier et vocation.
Un job aligné avec ses valeurs, qui donne du sens, qui fait vibrer.

Sur le papier, c’est séduisant.
Cette quête de sens est devenue une véritable religion moderne : on ne veut plus d’un “boulot alimentaire”, on veut “vivre de sa passion”.
Les chiffres le confirment : selon Studocu, deux Français sur cinq rêvent de transformer leur passion en activité professionnelle.

Mais comme le rappelle joliment la journaliste Colline de Salans :  “À trop aimer ce que l’on fait, on peut parfois perdre de vue ses limites et se retrouver à consacrer tout son temps à son taf.” 

Parce qu’un feu, s’il n’est pas contenu, finit toujours par brûler.
Et en parlant de brûlures… Et si on analysait les limites du travail-passion ? 

Les limites du travail

Quand la passion devient une drogue

Le problème, c’est que le “travail-passion” brouille les repères.
Tu ne vois plus la différence entre “je veux” et “je dois”.
Tu bosses tard “par plaisir”, tu oublies de te reposer “par motivation”.
Et un jour, tu réalises que tu es en train de t’épuiser au nom de ce que tu aimes.

La vie perso qui s’efface

À force de tout investir dans ton boulot, tu n’existes plus en dehors de lui.
Ta valeur, tes émotions, tes réussites : tout passe par ce prisme.
Puis, vu que dans cette société tout tourne autour du travail, ça n’arrange rien. 
Peu importe l’endroit, la première question qu’on pose lorsqu’on rencontre quelqu’un pour la première fois, c’est : “et toi ? tu fais quoi dans la vie ?”
Alors, on devient ce qu’on fait. Et lorsque ça s’écroule, il ne reste plus rien de nous.

Le plaisir qui meurt sous la pression

La joie et le plaisir peuvent se casser la gueule sous la pression du travail. C’est d’ailleurs une tendance que l’on retrouve chez beaucoup de chefs cuisiniers : à partir du moment où l’on crée pour gagner sa vie, on perd en plaisir. Et parfois, on perd jusqu’au goût de créer. 

Parce que le loisir devient une routine et la création une contrainte, ce qui te faisait vibrer devient juste une ligne sur ta to-do list.

L’exploitation déguisée en vocation

Et dans certains métiers (culture, éducation, social, artisanat, etc.) la passion devient une excuse pour te sous-payer.
“Mais tu fais ce que t’aimes !”
Oui, et alors ?
La passion ne paie pas les factures.
Les employeurs / clients savent que l’amour du métier aura davantage tendance à te faire accepter l’inacceptable.
Par contre, qu’on s’entende bien : le travail-passion n’a pas que des inconvénients…

Les vrais avantages du travail-passion

Retrouver du sens, enfin

Quand ton travail te passionne, il t’aligne.
Tu te lèves le matin sans traîner les pieds, tu te sens utile, cohérent, vivant.
C’est cette sensation de ne plus être en décalage entre ce que tu fais et ce que tu es. Et ça, c’est précieux.

La motivation qui ne s’éteint pas

Les gens passionnés bossent souvent plus dur, mais pas pour les mêmes raisons.
Ils cherchent à progresser, à apprendre, à comprendre, à créer.
Leur curiosité devient un moteur.
Et forcément, quand on aime ce qu’on fait, on devient plus audacieux, plus inventif, plus persévérant.

Le plaisir de faire ce qu’on aime

Dans un monde où le travail occupe la moitié de notre temps de vie, pouvoir y trouver du plaisir, c’est presque vital.

Quand la passion reste équilibrée, elle devient “harmonieuse”. Une vraie source de bien-être, d’épanouissement, et même de performance.
C’est un cercle vertueux : tu donnes plus, mais tu reçois aussi plus de satisfaction.

Enfin… tant que tu sais t’arrêter.
Et si, maintenant, si on dépassait la dichotomie entre avantages et inconvénients et qu’on explorait ensemble les impensés du travail-passion ?

Les impensés du travail-passion

Le travail-passion est un privilège

Tout le monde ne peut pas “vivre de sa passion”.
Et ce n’est pas grave. 
Ce modèle est un luxe réservé à une minorité favorisée. Ceux qui ont le capital, le réseau, ou la sécurité nécessaire pour tenter l’aventure.

Les autres n’ont pas à culpabiliser.
Un travail “utile”, même s’il n’est pas passionnant, reste essentiel (et je sais ce que ça implique d’écrire ça en tant que privilégiée, ça n’empêche que c’est la vérité).

L’injonction à aimer son travail

Aujourd’hui, dire “j’m’en tape de mon taf, il m’permet juste de vivre” est presque tabou.
On veut que tu sois habité, inspiré, passionné.
On veut que tu vibres pour ta boîte, que tu parles de ton job comme d’un grand amour.
Mais cette injonction, elle épuise.
Et elle invisibilise ceux qui bossent dans l’ombre et qui font tourner le monde (ET OUI !).

Le piège du “fais ce que tu aimes”

Ce mantra a été recyclé par le capitalisme le plus sournois.
Il sert à te faire travailler plus sans t’en rendre compte.
Tu donnes tout, sans limite, parce qu’on t’a convaincu que “tu fais ce que tu aimes”.
Sauf qu’à la fin, tu t’auto-exploites — et tu trouves ça normal

Comment aimer ton job sans te cramer : mon cadre anti-rat-race

Le secret, ce n’est pas d’arrêter d’aimer ton travail.
C’est d’apprendre à l’aimer sans t’y perdre !

1) Pose des limites de temps

Bloque des heures pour toi, comme tu bloques des rendez-vous clients.
Et respecte-les.
Ton cerveau a besoin d’ennui pour respirer (et créer). 

2) Fixe des limites d’argent

Ta passion mérite d’être rémunérée.
Refuse les missions sous-payées “pour la visibilité”.
Facture ton temps. Même quand tu adores ce que tu fais.

3) Redéfinis ton identité

Tu n’es pas ton métier.
Tu es une personne avec mille facettes.
Ton travail n’est qu’une des façons d’exprimer qui tu es — pas la seule.

4) Allège ta charge

Une semaine = un objectif principal.
Pas dix.
Sinon tu passes ta vie à cocher des cases sans jamais ressentir la satisfaction d’avancer.

5) Cadre tes clients

Un contrat, un tarif, une deadline claire.
La passion, c’est ton moteur, pas une excuse pour être corvéable.

6) Crée un vrai rituel de récupération

Un jour sans prod.
Un week-end sans réseau.
Une pause sans culpabilité.
Tu ne deviens pas moins ambitieuse parce que tu respires.

Mon témoignage (sans romance)

Quand je suis entrée à la clinique, je pleurais de honte.
Je me disais : je ne devrais pas être là.
J’étais “quelqu’un”, une fille avec des diplômes, un business, des abonnés.
Mais face à la maladie, j’étais comme tout le monde : épuisée. 
Et puis j’ai appris à ne rien faire.
À lire, à parler, à rire. À me rappeler que j’existe sans produire.
À aimer sans performer.
À respirer sans justifier.
Aujourd’hui, je bosse, mais plus de la même façon.
Je sais où je m’arrête.
Je sais ce que je vaux.
Et surtout, je sais que le travail, même passionné, reste du travail.